Les quartiers disparus de Montréal

Alors, voilà, hier j’ai enregistré deux émissions produites par la petite-fille de Lise Payette sur le Montréal “Avant-après”. Bien documentés mais, j’ai émis quelques réserves écrites à Flavie Payette-Renouf.

Quand on parle de la Petite-Bourgogne ou du Canal Lachine bien sûr on mentionne combien ces quartiers de Montréal étaient vivants, bien que pauvres et comme le tissu social était vibrant.

On y mentionne aussi qu’avec la modernité, il a fallu construire des autoroutes, faire de la place à des immeubles d’habitation et autres buildings et qu’ainsi, on a déplacé plus de 14,000 personnes seulement dans la Paroisse Ste-Cunégonde (Petite Bourgogne).

Ce qu’on ne dit que peu est la condition insalubre et délabrée dans laquelle vivaient ces montréalais, des noirs en majorité mais aussi de nombreux blancs pauvres. On a tendance à idéaliser ce temps-là à tort, je crois. Et ici, je ne parle pas nécessairement des documentaires de Madame Payette-Renouf, je parle des documentaires et films qui se saisissent de ce sujet et l’interprètent de manière hâtive selon moi.

J’y ai travaillé dans les années 70 et j’ai vu comment ce quartier (Saint-Henri) était moribond. C’était avant la gentrification. L’autoroute Ville-Marie était déjà construite bien sûr. Mais on n’avait qu’à se promener sur la rue Notre-Dame où quelques antiquaires y trouvaient entrepôts pas chers pour y vendre leurs antiquités très dispendieuses. Ils côtoyaient des comptoirs de fast-food et des immeubles désaffectés.

J’ai aussi en mémoire le quartier du Red Light qui est maintenant en partie remplacé par le Village gay.

Je suis née en avril 1951 sur la rue Saint-Denis près du Carré Viger dans une vieille maison chaulée blanc à toit bleu qui n’existe évidemment plus aujourd’hui. J’allais à l’École Jeanne-Mance du côté sud du Boulevard Dorchester (René-Lévesque) appuyée sur le Quartier chinois. J’y accédais en passant par la rue Saint-Laurent où je voyais régulièrement des prostituées, de pauvres hères tendant la main pour une cigarette et des vétérans n’ayant plus de jambes, “assis” sur un traîneau de bois même l’hiver, demandant la charité.

Dans ces années-là, le Red Light était moribond après avoir fait la fortune des tenanciers de bordels et de boîtes de nuit de 3e catégorie durant la Guerre.

Donc, quand j’entends dire que c’est donc dommage que ces quartiers n’existent plus et qu’on a détruit des immeubles historiques ou quasi-historiques pour y construire des buildings en hauteur au détriment de la qualité de vie des quartiers presque villages en eux-mêmes, je veux bien mais…

Je me souviens aussi de la misère vécue dans ces logements. J’y ai habité les 11 premières années de ma vie. J’ai vu l’hiver et le frimas entrer par les “châssis-double” au point où le givre recouvrait parfois l’intérieur des cadres de bois des fenêtres. On y gelait tout rond, malgré le poêle à bois qui peinait à tenir chaud ne serait-ce que la cuisine, ne parlons pas des chambres. Au début des années 60, j’ai souvenir d”y avoir vu des souris, des coquerelles et des punaises. Pas d’eau chaude pour prendre un bain. Maman devait utiliser une grande bassine en métal et la remplir d’eau qui avait pris un temps fou à chauffer sur le poêle en fonte afin de nous laver à deux à la fois. Imaginez… nous étions alors 4 ou 5 enfants…

Plus tard, nous fûmes 7 enfants dont le bébé avait 3 mois quand nous avons été retirés de la garde de nos parents, trop pauvres et miséreux pour s’occuper de nous.

La pauvreté se voyait en ce temps-là. Les vêtements étaient souvent loqueteux, sales ou mal adaptés à nos hivers. Nous avions parfois des manteaux ou des bottes fournies par la Société Saint-Vincent de Paul. Et mon père camionneur, trop fier pour demander de l’aide sociale (le B.S. était à ses balbutiements), nous avons vécu ainsi et traîné notre misère de la rue De Montigny, à la ruelle Ste-Elizabeth, à la rue Sanguinet et de la rue St-Urbain à la rue St-Norbert.

Nous déménagions presque tous les ans. Entre autres parce que le Maire Drapeau avait décidé de débarrasser le quartier des bordels et des taudis, seuls logements que le salaire de mon père pouvait payer. Plus tard, le Maire Sarto Fournier a fait construire les Habitations Jeanne-Mance situées maintenant tout près du CEGEP du Vieux-Montréal. Comme mes parents n’avaient pas d’instruction et que la liste d’attente pour ces logements était longue, nous n’y avons pas eu droit.

Mais ce que je veux surtout dire c’est que lorsque l’on dit aux jeunes d’aujourd’hui que les générations précédentes avaient peu de respect pour notre patrimoine, pour les quartiers ouvriers et qu’ils y allaient gaiement avec la modernisation, donc destruction, rasage des maisons, puis stationnements et enfin, immeubles à condo, c’est vrai.

Par contre on garde drôlement sous silence le fait que nous sortions d’une période de pauvreté extrême chez la plupart des québécois et que Montréal était le pôle d’attraction des fils et filles de fermiers qui venaient en ville pour y trouver du travail (comme aujourd’hui, les immigrants). Et que souvent, ces nouveaux montréalais devaient se contenter de jobs dans les “sweatshops” de vêtements, dans les usines de plastique ou de tabac comme le McDonald Tobacco. Qu’ils y gagnaient des salaires de misère.

Au début des années 50 et même 60, nous étions encore très peu scolarisés. Issus de familles nombreuses. Et j’ai lu que nous étions moins instruits que les noirs américains! Alors, évidemment, nos mères peinaient à la tâche et nos pères rapportaient souvent un bien maigre salaire pour nourrir autant d’enfants.

Tout ça pour vous dire que la vie de Montréal et de ses quartiers pauvres a vraiment changé quand les libéraux de Jean Lesage et de René Lévesque sont entrés au pouvoir et ont décidé de nous instruire et de nous donner des outils modernes pour rattraper notre retard. C’est aussi cette arrivée dans le 20e siècle que nous avons célébrée en 1967!

Personnellement, je n’ai presque plus de souvenirs immobiliers de ce que fut le quartier de mon enfance. Sauf la Place des Arts que j’ai vue construire et l’édifice Hydro-Québec dans les portes tournantes duquel nous aimions jouer ce qui faisait accourir les gardiens de sécurité dont nous moquions les “colères”.

Mon quartier a presqu’entièrement disparu. Et ce qui reste des rues de mon enfance c’est la rue Saint-Denis, le quartier gay, l’UQAM et plus haut, le Plateau Mont-Royal et le Parc Lafontaine. Ah, bien sûr, la rue Sherbrooke autour de l’Hôpital Notre-Dame.

J’ai ressenti le besoin de parler de ces quartiers disparus parce qu’il est important que les générations suivantes sachent que nos anciens n’ont pas détruit ces quartiers pour rien. Ils ont aussi modernisé Montréal, ils y ont construit des artères commerciales et des autoroutes pour nous permettre de sortir de la ville, d’aller ailleurs, de voyager, de nous agrandir et de nous enrichir aussi. Je n’ose imaginer ce que nous serions aujourd’hui devenus si Montréal était restée figée dans le temps. Ne jamais idéaliser le passé…. Le voir clairement oui, noter les erreurs de nos prédécesseurs, oui. Mais noter aussi les progrès faits qui ont engendré notre confort et notre vie douce dont nos petits-enfants profitent et nous reprochent!

Si vous avez envie d’en apprendre plus, il existe le magnifique livre “Les quartiers disparus de Montréal” et aussi les documentaires de l’ONF sur St-Henri et les Habitations Jeanne-Mance.

(Description de la photo ci-haut):

Secteur du Red Light en 1957, détruit pour la construction du Plan Dozois. Archives de Montréal.

Le Red Light de Montréal n’existe plus. Ce quartier au bas de la Main (Lower Main) qui avait établi la réputation sulfureuse de Montréal pendant la première partie du 20e siècle a été d’abord « nettoyé » du règne de la pègre, et des policiers corrompus, par la justice, de ses night clubs par l’arrivée de la télévision et d’une bonne partie de son vieux bâti et même de ses rues par des opérations radicales de rénovation urbaine, du Plan Dozois (Habitations Jeanne-Mance) au récent Carré Saint-Laurent, en passant par l’autoroute Est-Ouest (Ville-Marie) et l’éradication du Quartier chinois par le complexe Guy-Favreau.

Ce secteur a été particulièrement associé à l’exploitation des femmes et les lanternes rouges indiquant les bordels lui ont donné son nom. On y trouvait aussi salles de paris illégaux et maisons de jeu où l’on flambait sa paye, salons de thé et buanderies où l’on se gelait à l’opium. Mais c’est aussi le premier quartier des spectacles, où tavernes et saloons présentaient leur varieties dès le milieu du 19e siècle, où les scopes offraient les premières vues animée en Amérique et où la grande maison de la culture canadienne française, le Monument national, permettait au peuple de découvrir la culture savante et aux bourgeois de se tremper dans la culture populaire.

Un circuit qui témoigne aussi d’un quartier populaire disparu et de la renaissance de celui qui l’a remplacé..

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