Maude et moi

Je lisais un article ce matin sur les adolescents transgenre et ceux qui ont renoncé après s’être rendu compte qu’ils ne voulaient pas réellement changer de sexe.

Ce qui m’a rappelé une situation que j’ai vécue concernant un homme transgenre qui est devenu femme mais pas avant la cinquantaine. Entre autres parce que dans les années 40 et 50, il eût été plus qu’ostracisé par la société du temps et qu’aussi il n’était fort probablement pas prêt non plus.

Alors, voici un peu l’histoire de la période où j’ai été amie avec cette personne.

Je faisais alors partie d’un forum internet dédié aux femmes uniquement. Nous y parlions de tous les sujets et plus encore.

Un jour, j’ai appris par une membre dudit forum que l’une des participantes était autrefois un homme et qu’on l’avait acceptée dans notre groupe par souci de respect et d’équité.

Appelons-la Maude.

Donc, un jour que nous organisions un pique-nique au Parc Lafontaine, Maude s’est inscrite pour participer et bien sûr, nous avons accepté.

Avant le jour de la rencontre, elle m’a écrit et demandé si je voyais un inconvénient à ce qu’elle s’assoit avec moi. Elle aimait mes prises de position sur certains sujets. Et nous pourrions discuter ensemble.

J’ai été franche et lui ai dit qu’il n’y avait pas de problème mais qu’il était possible que je sois mal à l’aise car je n’étais pas habituée de rencontrer un ou une transgenre. En plus que je risquais de mêler les “il” et les “elle” assez facilement mais que je ne lui manquerais pas de respect.

Bref, la rencontre s’est bien déroulée et Maude a apprécié que je sois vraie. Elle préférait cela aux hypocrites qui font semblant.

Un peu plus tard, à l’automne je crois, une des filles du forum cédait gratuitement des billets pour un film québécois avec Michel Côté comme vedette principale ne pouvant y assister elle-même. Elle a donc publié son message sur le forum. Mais, personne n’y répondait vraiment.

Maude m’a alors écrit et m’a dit que ça faisait plusieurs fois qu’elle demandait à avoir les billets et que la fille en question ne lui répondait même pas. Elle se demandait pourquoi elle n’obtenait même pas un refus!

J’ai dit à Maude: “Ecoute, je vais les demander les billets et je vais voir ce qu’elle va dire. Si elle dit oui, on ira ensemble voir le film.” Vous dire la joie de Maude, c’était beau. Mais je lui ai dit qu’il était possible aussi que cette femme refuse.

L’autre fille m’a donné tout de suite les billets sans savoir avec qui j’irais. Maude et moi en étions arrivées à la conclusion que cette personne faisait de la discrimination claire et nette.

J’ai rappelé Maude. Nous nous sommes donné rendez-vous au restaurant italien tout près du Théâtre Saint-Denis et c’est alors que j’ai vu de mes yeux ce que le fait d’être trans-genre peut occasionner chez les autres.

Si Maude avait eu un physique d’éphèbe, mince, efféminée et très jolie, personne n’aurait peut-être levé le nez de son assiette. Mais comme Maude mesure plus de 6 pieds, qu’elle est barraquée comme un joueur de football et qu’elle avait alors dans la soixantaine… même avec une robe, des talons hauts et une perruque blonde… malgré les hormones et les opérations diverses… On ne pouvait douter qu’elle eût été un homme autrefois.

Les gens nous dévisageaient de manière insistante et même réprobatrice. J’ai fixé ceux qui me paraissaient les plus intransigeants et avec un léger coup de tête, j’avais l’air de leur dire: “C’est quoi ton esti de problème?”

N’empêche, nous devions offrir un spectacle inusité: Elle mesurant 6 pieds et moi, tout juste un petit 5 pieds!

Après le repas, nous sommes allées voir le film et elle était bien contente. Elle a apprécié la sortie.

Quelques mois plus tard, je me suis rendue compte que bien qu’elle soit devenue femme, il y avait des pointes de son passé, de son caractère masculin qui remontaient assez fréquemment à la surface: cette indéfinissable façon d’être, de répondre, d’agir, de bouger, de penser qui n’arrivait pas vraiment à se féminiser. Elle avait des manières, des expressions parfois rudes, typiquement masculines.

Mais bon, ce n’était pas si grave.

Lorsqu’elle m’a appelée un jour pour me raconter combien malgré ses opérations et son changement de sexe, elle était malheureuse car maintenant elle ne se trouvait pas belle, pensait que son corps n’était pas assez féminin, qu’elle était affreuse et qu’elle était vieillissante … j’ai souri avec tendresse et je lui ai dit: “Bienvenue dans le club Maude! Là, tu vois, tu fais vraiment partie de notre gang parce que depuis notre plus jeune âge,nous sommes constamment à nous dire que nous ne sommes pas assez ceci et trop cela”.

Puis, plus tard, après plusieurs conversations et le fait qu’elle voulait vraiment se rapprocher amicalement de moi, j’ai encore été franche. Je lui ai dit que je serais là, si elle avait besoin de s’épancher, se raconter, même pleurer mais que j’avais des limites. En ce sens que je sentais ce malaise intérieur qu’elle vivait intensément et je me sentais impuissante face à sa détresse; que oui, on pourrait parler mais que l’idéal serait de consulter pour se défaire de se mal-être ou en tout cas, l’accepter.

Et puis, comme elle parlait de se trouver un nouvel appartement, je m’étais posé la question si j’étais capable de l’accueillir, disons dans mon sous-sol pour la dépanner… mais non. Cela était au-dessus de ce que je pouvais faire pour elle et pour moi. Sans compter mon conjoint qui ne trouvait pas ça génial comme idée.

Je la sentais bien mêlée intérieurement. Et comme j’avais déjà vécu des situations personnelles grugeantes, je ne me sentais pas l’énergie ni l’envie d’entrer dans ce “merry-go-round”-là et de peut-être m’y perdre.

Alors, lentement nous avons cessé de nous écrire. Elle a dû comprendre que c’était im-possible pour moi d’avancer plus dans ce nouveau type d’amitié.

J’en ai tiré la leçon suivante: Ce n’est pas parce qu’on change notre apparence extérieure que nous serons mieux intérieurement. En tout cas, pas toujours.

L’autre leçon personnelle: C’est bien d’aider les autres, de les accepter, de créer des liens d’amitié ou même de les aimer (et non pas tolérer) mais il faut être bien consciente de ce que nous pouvons et ne pouvons pas faire. Selon nos propre capacités.

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