« Chanter en travaillant! »

Lors d’un échange de cadeaux

Durant 30 ans donc, de 1985 à 2015, j’ai été heureuse de me lever pour aller au boulot presque tous les matins. Le seul temps où ça me faisait suer: la période des Fêtes, quand je devais assurer une présence au bureau ou durant l’année quand j’avais fait de l’insomnie la veille.

Le restant du temps, je rentrais souvent au bureau en chantant dans ma tête ou en fredonnant une chanson en espérant que personne ne pense que j’étais coucou parce que j’étais souriante à 8 heures du matin.

Bien oui! Trente années à avoir envie d’aller travailler, de revoir les filles et les gars du bureau, pouvoir aider mes clients. Ouvrir un dossier, l’étudier, le préparer, rencontrer le client ou lui parler au téléphone. Etre payée pour faire une job que j’aimais, de bons avantages sociaux et sentir que je servais à quelque chose. Que mon travail n’était pas superflu, ne servait pas à exploiter, mentir ou voler mon prochain.

Vers 1992, adjointe juridique au B.S.J.P.

De belles années à me savoir utile à la société. En préparant des documents qui étaient soumis au Ministère pour venir en aide à des vétérans, leur épouse, leurs enfants et à des militaires en service qui risquaient souvent leur vie pour que j’ai une vie agréable et facile au Canada et au Québec.

Moi, l’anti-militariste, la pacifiste, la chiâleuse contre la Guerre du Vietnam, l’indépendantiste convaincue et la péquiste..

Ah! Ce n’était pas toujours facile. Il y a même des journées où j’aurais voulu me voir ailleurs. Parfois, c’était une compagne de travail qui m’enviait et me faisait la vie dure, allez savoir pourquoi. Ou parfois, une nouvelle directive du Bureau-chef qui me faisait grincer des dents parce que je voyais les conséquences que ça aurait pour ma clientèle fragile.

D’autres fois, c’était des clients exigeants, poqués par leur service militaire, par les douleurs physiques ou psychiques qu’ils éprouvaient et qui affectaient leur caractère, leur comportement. Bien sûr, il y en avait quelques-uns qui n’étaient pas toujours gentils. Mais en général, ils étaient justifiés dans leur insatisfaction, leur colère même.

Il m’est arrivé à quelques reprises de prétexter des photocopies à faire pour sortir d’une salle d’entrevue, le coeur gros, la larme à l’oeil parce que le beau grand gaillard assis devant moi m’avouait franchement les émotions qu’il avait ressenties en n’ayant pas le droit d’intervenir pour sauver la vie d’une femme afghane ou de petits enfants yougoslaves sans défense.

Il y avait aussi ces vieux messieurs, qui avaient donné leur santé et une partie de leur vie à combattre les allemands, qui avaient été prisonniers des nazis ou des japonais et qui, Dieu seul sait comment, avaient réussi à survivre aux mauvais traitements leur causant entre autres, une avitaminose qui avait affecté toute leur santé depuis 1945. Ceux-là n’étaient pas exigeants ni colériques, ils ne demandaient pratiquement rien. Quand je pouvais, je suggérais à l’agent de pensions médicales ou à l’avocat une autre affection médicale qui pourrait être reconnue comme reliée au service et qui pouvait aider le vétéran à être compensé monétairement ou médicalement. Il faut dire que c’était une clientèle peu exigeante, si on ne pouvait leur donner que $85 pour leur surdité, ils nous embrassaient quasiment les mains de reconnaissance.

Je les aimais tellement. Et leur veuve qui, souvent toute timide venait demander de l’aide pour faire augmenter leur pension parce que leur mari avait refusé depuis des années d’aller passer un Medical Reboard, par entêtement ou autre raison. Alors, lorsque je fus moi-même agente de prestations d’Invalidité, j’ai pris plaisir à éplucher leur dossier médical afin que tout ce qui était « indemnisable » le soit! Ca ne faisait pas toujours l’affaire de mon ou ma gestionnaire. Eille! ça nuisait à ma production, à mes statistiques! Je prenais un malin plaisir à régler les dossiers difficiles et à claironner que je ne travaillais pas pour faire plaisir au Sous-Ministre mais pour mes clients.

Quand je pense qu’autrefois, je détestais le 11 novembre. Je ne comprenais pas que le Canada ait un devoir de mémoire envers les vétérans et donc, à mes yeux, qu’il fasse de la publicité à la Guerre. Sans me rendre compte que ces gars-là, ces vétérans-là avaient donné le meilleur d’eux-mêmes pour me garantir un avenir paisible et qu’ils méritaient mon respect.

Il a fallu que je travaille avec eux, que j’étudie leur dossier, que je collige tout ce que je pouvais pour bien présenter leur réclamation médicale, pour que je finisse par comprendre que ce n’était pas parce que la Guerre était finie pour nous qu’elle ne continuait pas dans leur tête à eux. La mémoire n’est pas toujours une faculté qui oublie!

Et puis, réaliser au fil du temps que les connaissances que j’avais acquises lors de mes études, durant les douze années où j’avais travaillé dans le secteur privé m’avait servie à quelque chose. Que mes lectures, mes intérêts pour l’Histoire, la géographie, la sociologie et la psychologie me servait tous les jours et pouvaient aussi être utiles à mes confrères et consoeurs de travail.

Photo du groupe des Prestations d’Invalidité médicale

J’étais heureuse, reconnaissante d’avoir ce poste, ce métier-là car j’avais suffisamment travaillé dans le secteur privé pur savoir ce que c’était que rentrer au travail de reculons, avec l’envie de tout « sacrer là », de ne pas pouvoir avoir des avantages sociaux normaux parce que pas syndiquée, devoir travailler à temps supplémentaire et ne pas être payée pour. D’avoir à « dealer » avec un patron misogyne et irrespectueux qui lorsque j’étais absente, pensait que je m’envoyais en l’air et me le disait clairement; alors que mon fils m’avait gardée toute la nuit éveillée à cause d’une otite ou d’une migraine qui ne le quittait pas. Voir ce patron privilégier un confrère confiné dans un chalet avec sa pitoune parce qu’il y avait tempête de neige dans le Nord alors, que moi, monoparentale, je n’étais pas payée si je n’entrais pas malgré la nuit blanche passée au chevet de mon petit garçon. Ca, j’avoue, je l’ai encore en travers de la gorge. Mais…

Vivre ces moments détestables m’a permis de mieux apprécier mon travail au fédéral, reconnaître que mon employeur, ainsi que mon syndicat faisaient bien leur boulot. Rien n’est parfait mais c’était très bien. Comparé au privé, je le répète. Et puis, apprécier aussi mes compagnons et compagnes de travail, tout le monde qui s’entendait pour avoir la meilleure ambiance de travail possible étant donné des circonstances parfois difficiles. Finalement, travailler au privé m’a rendue reconnaissante et permis d’accepter plus facilement les inconvénients qui viennent avec tous emplois. Au moins, il y avait plus de positifs que de négatifs.

Retraite de Richard, Gestionnaire

Et quand j’ai quitté pour la retraite, j’avais le coeur gros même si j’étais prête et que je savais que c’était la meilleure décision à prendre.

Voilà, Voilà pourquoi je chantais en travaillant. Notamment du Luce Duffaut et d’autres aussi.

Soyez rassurés, il m’est arrivé de grincer des dents, de grimper dans les rideaux et de parler fort pour que tout le monde sache que j’étais pas mais pas du tout de bonne humeur!.

Mais le plus souvent, je chantais…

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